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  • Photo du rédacteurCarolineSulzer

Nabucco

Nabucco


Ma copine Nathalie Bianco, écrivain de talent, raconte avec brio ses sorties au cinéma avec sa tante Yvette et j’en profite pour vous recommander vivement sa page Facebook. Du coup, je me suis dit que moi aussi je pouvais évoquer mes virées culturelles quand celles-ci valent la peine de l’être, d’autant que ce n’est pas comme si nous étions beaucoup sortis lors des dix-huit derniers mois ; c’est toujours un événement de quitter son pantalon de yoga et ses tongs pour enfiler une robe du soir et une paire d’escarpins à talons avec lesquels on ne sait plus marcher, d’ailleurs.

Pour son anniversaire, la maman de mon cher et tendre époux a eu la générosité d’inviter ses enfants et petits-enfants à assister à trois opéras de Verdi dans les arènes romaines de Vérone. Au complet, nous aurions dû être dix-sept, mais on en a perdu dix au passage entre les restrictions de voyage et les impératifs de boulot. Pas grave, sept, c’est déjà bien, comme les nains de Blanche-neige, les merveilles du monde, les péchés capitaux ou encore les mouches du Petit tailleur.

Nous voilà tous dans la ville de Roméo et Juliette en cette mi-août 2021, afin d’y écouter La Traviata, Nabucco et Aïda. Je passerai rapidement sur le premier et le troisième opéras, qui étaient tout simplement parfaits et, comme l’a dit mon pote André Gide qui s’y connaissait un peu en la matière : c’est avec les bons sentiments qu’on fait la mauvaise littérature. C’est pourquoi je ne m’étendrai pas sur la qualité des chanteurs, des décors, de la mise en scène, des chœurs, de l’orchestre, ni sur l’émotion ressentie dans chaque pore de ma peau lors de l’explosion sonore des trompettes d’Aïda ou des solos précédant la mort – très lente – des héroïnes. Ce n’est quand même pas donné à tout le monde, au moment de rejoindre son créateur, d’aller taquiner le contre-ut pour déclarer une flamme éternelle au bellâtre qui vous tient dans ses bras, lequel vous jure en retour qu’il restera fidèle à votre souvenir. Certes, dans le cas d’Aïda, il va mourir aussi dans le quart d’heure qui suit, vu qu’ils sont tous les deux enterrés vivants par la méchante Amnéris, alors elle peut être certaine qu’il va tenir sa promesse. En ce qui concerne la Traviata, je me permets de douter sachant qu’Alfredo est jeune, beau et riche, mais c’est gentil de la bercer d’illusions à l’heure de son dernier soupir.

Reste Nabucco. Rapport au spritz et au tiramisu qui ont tardé à venir lors du dîner qui précédait la représentation, nous avons commencé par arriver en retard. D’autant qu’on ne rentre pas comme ça dans les arènes en ces temps de pandémie. On doit d’abord montrer son pass sanitaire, jusque-là rien d’exceptionnel, mais aussi son front pour une prise de température à distance, et tout ça multiplié par treize mille spectateurs, ça prend du temps. Par parenthèse, on a bien rigolé avec ma belle-sœur Sylvie car personne ne s’est ému du fait qu’elle affichait une température de 33,5 ! Tant que vous ne dépassez pas le 38, tout va bien, même si vous frisez la rigidité cadavérique. Comme il nous était impossible de rejoindre nos places en orchestre alors que la représentation avait commencé, nous avons grimpé les très hautes marches de pierre des arènes pour écouter le premier acte tout en haut, dans ce que les Français appellent le poulailler et les Anglais, bien plus poétiquement, le paradis. J’ai trouvé cela très émouvant de m’asseoir sur ces gradins que des générations de derrières avaient patinés, à commencer par les toges des premiers spectateurs il y a deux mille ans. Certes, l’acoustique était moins bonne et il fallait plisser les yeux pour voir la scène, mais il y avait là-haut une dimension historique sans doute moins présente en bas. Qu’on ne se méprenne pas, nous étions tout de même ravis de retrouver après trois quarts d’heure nos confortables sièges du deuxième rang ! Nous avons ainsi pu prendre toute la mesure du décor et du parti pris de la mise en scène. Alors que le livret original traite du conflit entre les Hébreux et les Babyloniens à Jérusalem au quatrième siècle avant Jésus-Christ, on a eu le droit à un camp de concentration dans les années 1940 avec d’un côté les Juifs en pyjamas rayés et de l’autre les Nazis en uniformes, dirigés par un Nabucco qui ressemblait à une caricature de dictateur avec long manteau de cuir, képi et lunettes de soleil rondes cerclées de fer. Et comme le chanteur qui interprétait le dit Nabucco - par ailleurs excellent – était d’origine asiatique et légèrement en surpoids, j’ai eu l’impression de passer la soirée avec Kim Jong Un, ce qui n’était pas le but. Sans compter que sa fille Abigail, blonde et imposante, avait un faux air de Marine Le Pen !

Le pompon a sans doute été atteint lorsqu’en toute fin de l’acte IV, juste avant la mort d’Abigail, une partie des figurants s’est mise en sous-vêtements couleur chair afin de donner l’illusion de la nudité et de disparaître dans un four crématoire. Tout ceci m’a paru dérangeant et d’un goût douteux. Bref, je suis sans doute de la vieille école, mais je n’ai jamais aimé les transpositions modernes ou contemporaines des pièces antiques. Étroitesse de vue sans doute, puisque Racine lui-même faisait jouer Phèdre ou Bérénice en costumes du XVIIème ? Toujours est-il qu’un bon vieux décor à la Ben Hur, comme celui d’Aïda le lendemain soir, m’eût davantage permis d’apprécier la musique de Verdi et la performance artistique des chanteurs. Sans parler de la direction d’orchestre aussi réussie que surprenante de Daniel Oren, qui faisait le spectacle à lui tout seul et chantait même parfois en même temps que les chanteurs ou les choristes. Comme aurait soupiré mon adolescente de fille : Nabucco, c’est l’abréviation de Nabuccodinosaure, seulement dans ce cas, le dinosaure, c’est moi.




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