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  • Photo du rédacteurCarolineSulzer

Rosa

Nous nous aimions comme les enfants pressés que nous étions. Leste, je rejoignais Paul une fois ma patronne couchée, après avoir enjambé la fenêtre puis sauté le mur du jardin sur lequel je m’écorchais à chaque fois les genoux. Nous nous retrouvions dans un baiser, puis marchions, enlacés, jusqu’à l’orée de la forêt qui jouxtait le village. Alors, sur un lit de mousse et de branchages, nous laissions parler nos désirs adolescents, tout étonnés de nous découvrir chaque soir comme si c’était le premier.

- Rosa, me chuchotait-il au creux du cou, Rosa, tu es la plus belle fleur de mon jardin et je ferai un jour de toi ma reine.

Je le laissais parler, bien consciente que jamais ses parents ne permettraient une telle mésalliance. Un fils aîné d’une famille aristocrate, même d’une petite noblesse de province, n’épouserait jamais une bonne à tout faire comme moi, étrangère de surcroît.


J’avais seize ans et pas de mère pour réprouver une conduite peu conforme à la morale catholique qui m’avait été enseignée. Juste une patronne revêche, indifférente et, par bonheur, un peu sourde la nuit, qui me faisait récurer les cuivres et cirer les parquets :


- Je veux me voir dedans, Rosa, tu m’entends ? Me voir dedans !


Et, joignant le geste à la parole, elle se servait de la casserole comme d’un miroir, au cas où je n’aurais pas bien compris. J’avais beau lui répéter que je parlais parfaitement le français après avoir fréquenté l’école publique jusqu’à la seconde, elle continuait à voir en moi une petite immigrée espagnole godiche et illettrée.


Paul avait dix-sept ans, presque dix-huit. Il m’était apparu comme un ange blond auréolé de boucles un dimanche matin, à la sortie de la messe où il avait accompagné ses parents, à contre cœur. Je le croisai de nouveau quelques jours plus tard, alors que je promenais Rufus, le molosse de ma patronne, dans les rues du village, et qu’il m’apostropha :


- On ne sait pas trop lequel promène l’autre !


Je souris, ne sachant quoi répondre. Paul poursuivit :


- Bonjour ! Moi, c’est Paul. Vous venez d’arriver à Saint-Martin ? Je ne vous avais jamais vue avant et les jolies filles, ça ne court pas les rues par ici.


Je rougis :


- Oui, je suis entrée au service de Mme Prieur il y a deux semaines. Mes parents ont dû retourner en Espagne s’occuper de mon grand-père malade.

- Ah ! Vous ne devez pas rigoler tous les jours avec cette pimbêche !

- Ça va, elle a l’air un peu dur au premier abord, mais si je fais bien mon travail, elle est gentille. Elle paie bien et je peux envoyer une partie de mon salaire chez moi.


C’est ainsi que Paul et moi sommes tombés amoureux l’un de l’autre, alors que Rufus tirait sur sa laisse pour partir et que je ne savais pas quoi inventer pour rester.


Malgré mon jeune âge, j’étais bien consciente des risques que je prenais en « fréquentant » un garçon avant le mariage, pour utiliser l’expression d’usage en ce milieu des années 60. Mais j’avais ce garçon dans la peau et étais prête à braver tous les interdits pour lui. Paul, naïf et romantique, me rassurait en affirmant qu’un bébé était la plus belle chose qui pourrait nous arriver et que sa mère serait folle de joie à l’idée d’être grand-mère. Il se trompait. Un an après notre rencontre, il n’eut d’autre choix que d’apprendre à ses parents, dans la même phrase, mon existence, mes origines, mon statut social et ma grossesse. Sa mère s’évanouit sur sa bergère Louis XV et son père entra dans une colère noire qui fit trembler les murs de son manoir. Il était hors de question que leur fils donne son nom à un bâtard enfanté par une immigrée de basse extraction qui s’était sans doute jetée à son cou et l’avait attiré par ruse dans son lit. Paul eut beau tenter de les détromper et de leur décrire notre amour comme le sentiment pur et véritable que nous éprouvions alors tous les deux, rien n’y fit. Nous étions mineurs et dûmes nous soumettre à la vindicte paternelle.

Paul partit sur le champ finir sa scolarité dans une pension tenue par les Jésuites tandis que ma patronne me signifia mon congé, une fois informée de mon état. Honteuse et penaude, je retournai chez moi, dans l’Espagne catholique et rigide de Franco. Mes parents, bien qu’outrés par ma conduite, n’en étaient pas moins aimants, et m’accueillirent avec toute la bienveillance dont ils étaient capables. Afin de ne pas alimenter les ragots du voisinage, je fus malgré tout consignée dans ma chambre pendant les cinq derniers mois de ma grossesse, au prétexte d’une maladie contagieuse et à rallonge. Ma mère, de son côté, se mit à se nouer autour de la taille des coussins de plus en plus gros, et annonça, radieuse, l’arrivée imminente d’un petit dernier, un don de notre Seigneur. Un soir de mars 1967, c’est elle qui m’aida à mettre au monde un petit garçon que je prénommai Pablo.


Tout en élevant mon fils comme mon frère, j’ai travaillé aux champs pour ne pas faire supporter à ma famille la charge de deux bouches supplémentaires à nourrir. Mes maigres économies passaient dans l’achat de livres en français afin de ne pas perdre cette langue que j’aimais tant, dans laquelle Paul m’avait aimée, la nuit, sur notre lit de verdure. Plus tard, lorsque Pablo quitta la maison pour vivre sa vie d’homme, je passai le baccalauréat en candidat libre et étudiai la littérature française par correspondance.


Je n’ai jamais aimé un autre homme que Paul et je ne l’ai jamais revu. Sauf, bien sûr, lors des défilés du quatorze juillet. Depuis trois ans, je ne manque pas d’admirer ce jour-là l’homme de ma vie, toujours aussi beau et blond à cinquante-cinq ans qu’à dix-sept, tandis qu’il passe en revue les armées dont il est désormais le chef, de l’autre côté des Pyrénées. Et je ne peux m’empêcher de penser que la Première Dame assise à sa droite, cela aurait dû être moi.





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