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  • Photo du rédacteurCarolineSulzer

Un service à porto de trop (suite et fin)

Pour mes amis qui ne me suivent pas sur Instagram, voici la deuxième partie de la nouvelle publiée le 4 décembre dernier dans un calendrier de l'avent collectif. Rien de très gai, à mon habitude, mais je vous souhaite néanmoins de très bonne fêtes et une merveilleuse année 2023.



Jacques regarde la photo de sa femme, dans le cadre posé sur son bureau. Le médecin légiste a conclu au suicide par médicaments. L’enterrement a eu lieu il y a une semaine, dans le cimetière où reposent déjà les parents de Solange, dans le Berry. Peu de gens s’étaient déplacés, en tous cas trop peu au goût de Jacques, sans doute rebutés par la route, ou la pluie, ou les deux.

Maintenant, il est tout seul. Lorsqu’il rentre chez lui, le soir, il n’y a plus de vaisselle sale dans l’évier ni de miettes sur la table de la cuisine. Finis les jeux télévisés, seuls résonnent le silence et la culpabilité. Lui qui pensait être enfin débarrassé de son fardeau, est, en fait, le plus accablé des hommes.


Soudain, une voix grave le sort de sa torpeur tandis qu’une main se pose sur son épaule. C’est Bertin, de la comptabilité, le traître qui lui a volé Claire :


- Allez mon vieux, il faut te changer les idées. Tu fais quelque chose demain soir pour le réveillon ?

- Non, rien de prévu. Je ne suis même pas croyant.

- C’est pas grave ça, tu ne vas quand même pas rester seul la veille de Noël. Tu n’as qu’à venir avec moi chez Claire, elle sera ravie.


À l’idée de voir Bertin en compagnie de la femme dont il est tombé amoureux et pour laquelle il a tué Solange, Jacques s’affale un peu plus sur son bureau.


- C’est gentil, mais sans façon.


C’est alors que Claire, qui a entendu la conversation depuis son bureau attenant à celui de son patron, intervient, de loin :


- Taratata Monsieur Malendrin ! Si vous ne le faites pas pour Alexandre, faites-le pour moi ! Je vous préparerai le fameux souper provençal !


Le lendemain soir, Jacques sonne chez Claire, un bouquet de roses blanches à la main. Il aurait préféré lui offrir des roses rouges mais le message eût sans doute été trop évident. Il est à la fois ravi de la voir mais furieux de la présence de Bertin. Celui-ci est d’ailleurs déjà dans le salon, comme chez lui, en vainqueur. En tout cas, c’est l’impression qu’il donne à Jacques, avec son petit sourire satisfait d’homme comblé.


La table de la salle à manger est couverte de trois nappes blanches, à l’image de la Sainte Trinité, comme l’explique Claire. Elle y a aussi posé trois soucoupes de blé germé de la Sainte Barbe. Le dîner se passe plutôt bien, on ne parle pas de Solange. Tout au long du repas, Claire continue de vanter les traditions provençales : les sept plats maigres en souvenir des sept douleurs de Marie, puis les incontournables treize desserts, qui symbolisent le dernier repas du Christ entouré de ses douze apôtres. Jacques est admiratif de la culture religieuse de sa secrétaire, bien qu’étant lui-même un athée convaincu. Soudain, Claire se lève d’un bond et s’écrie :


- Mince ! Onze heures et demie! Dépêchez-vous de mettre vos manteaux, on va être en retard à la messe !


- Euh, pas trop pour moi, rétorque Bertin. Je crois que je vais plutôt t’attendre ici avec Jacques.


Puis, se tournant vers son collègue :


- Tu vas voir, j’ai un porto de douze ans d’âge dont tu me diras des nouvelles !


C’en est trop. Jacques se lève, bredouille une excuse, rejoint sa voiture et conduit en pleurant dans la nuit noire et froide de Noël. Une fois chez lui, il se dirige droit vers le meuble sous la télévision et fracasse avec rage les deux services à porto en cristal, le sien et celui que Solange voulait offrir aux jeunes mariés, juste avant de mourir.




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