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  • Photo du rédacteurCarolineSulzer

Histoire d'un petit marin breton (deuxième partie)

Le jeune Fanch Ronan ne se doutait pas qu’en embarquant sur cette goélette vers Terre-Neuve, il allait connaître l’enfer. Personne, et surtout pas son oncle, ne l’avait préparé au froid, au manque de nourriture, à la promiscuité, à la vermine, aux odeurs pestilentielles, aux blessures mal soignées qui ne guérissaient jamais à force d’être creusées par le sel. Comme les autres mousses de son âge, il fut la cible des moqueries et des bas-coups des autres membres d’équipage ; ces derniers, eux-mêmes mal traités, trouvaient, en effet, facile de s’en prendre aux plus jeunes en leur laissant les mauvais morceaux ou en leur faisant exécuter les basses besognes. Mal nourris et épuisés par des journées de travail de quinze à dix-huit heures, les hommes souffraient pour la plupart du scorbut et finissaient édentés à trente-cinq ans. Et pourtant, même mal payée, une saison de pêche en mer ou côtière le long du Labrador leur permettait de gagner davantage que ce qu’ils auraient touché en plusieurs années dans les champs. Alors, pour se donner du courage, ils ingurgitaient chaque matin au réveil une rasade de boujaron, cette mauvaise eau de vie qui leur tordait les boyaux et les rendait plus agressifs encore.

Mais ce dont souffrait le plus Fanch-Ronan, c’était du mal de mer. Même le roulis le plus léger le rendait malade au point de ne pouvoir accomplir ses corvées. Quant aux trois ou quatre grosses tempêtes essuyées lors des traversées, il les avait passées à fond de cale, cloué au sol, croyant à chaque fois sa dernière heure venue. Sans savoir lui-même comment, il survécut cependant à la malnutrition comme aux orages ; un peu plus de six mois après avoir pris la mer, il rentra enfin chez lui.

C’était une de ces soirées de septembre où la baie se pare déjà des couleurs de l’automne ; illuminée par le soleil couchant sur Porz-ar-Villiec, la goélette passa, toutes voiles dehors, devant la petite maison au bout de la jetée. Marie-Josèphe, alertée par les commères de la place, sortit en cheveux, sans prendre le temps d’ajuster sa coiffe et courut sur la digue aussi vite que ses lourds jupons de coton noir le permettaient. Elle savait que c’était son fils qui revenait au pays, elle savait dans son cœur de mère qu’il avait survécu et qu’elle le serrerait bientôt dans ses bras. Tout blanc sur la mer déjà grise, le navire lui semblait comme auréolé d’un halo. Très pieuse, Marie-Josèphe avait prié chaque jour le Seigneur d’épargner son fils, et il l’avait exaucée, dans sa grande miséricorde.

Elle rejoignit le petit groupe de femmes qui avait déjà pris place au bout du mole, et assista, fébrile, à l’accostage de la goélette, puis au débarquement des marins, chacun emportant avec lui en guise de rémunération une partie de la pêche, préalablement séchée et salée. C’est alors qu’elle reconnut son fils. Elle l’avait quitté petit garçon, elle retrouvait un jeune homme, amaigri, le visage buriné, les cheveux collés par le sel. Dès qu’il posa un pied sur le quai, elle se précipita sur lui.

Mabig[1], ne cessait-elle de répéter entre deux sanglots, Mabig.

Toute à son bonheur, elle ne vit pas la femme prostrée de chagrin, juste à côté d’elle. Celle-ci venait d’apprendre que son Loïc, un mousse de quinze ans, reposait maintenant pour l’éternité par cent pieds de fond quelque part au large d’un pays où elle n’irait jamais.

Soudain, une main se posa sur l’épaule de Marie-Josèphe. C’était le capitaine du Terre-Neuva :

—Inutile de me le ramener pour la prochaine saison, il est bon à rien sur un bateau ! Jamais vu quelqu’un d’aussi malade en mer ! C’est bien parce qu’il est le fils de son père que je lui ai quand même donné sa part de poisson !

Marie-Josèphe prit un air contrit de circonstance, bien qu’elle exultât en son for intérieur. Une chose était sûre, la mer ne lui prendrait pas son fils.

À suivre

[1] Mon fils




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