top of page
  • Photo du rédacteurCarolineSulzer

Déjeuner d'anniversaire

Bonjour les lectrices et les lecteurs, je reviens vers vous après six longs mois de silence. Ce qui ne signifie pas que je sois restée oisive, j'étais juste accaparée par d'autres projets....En attendant de vous en dire plus, je vous livre ce texte court rédigé à l'occasion d'un atelier d'écriture sur le thème de la frustration....Rien de personnel évidemment, sauf peut-être mon amour de la Bretagne.


Julien lève son verre de Chablis et parcourt du regard l’assemblée : outre Gwenaëlle, sa femme, et Mathieu et Victor, ses deux ados, onze de ses proches ont répondu présents à son invitation de fêter ses cinquante ans au Dourduff-en-mer, près de Morlaix. Il fait une chaleur inhabituelle pour la région en ce mois de septembre, la table est dressée sur la petite terrasse du Café du port, avec vue imprenable sur les parcs à huitres et l’estuaire du Dossen. Tout au fond, le Château du Taureau protège l’entrée de la baie, imposant bouclier de pierre contre les invasions ennemies d'antan.

— Bienvenue dans ce petit coin de paradis ! Merci d’être venus au bout du monde, ça ne s’appelle pas le Finistère pour rien !

— Merci à toi, s’enthousiasme Monique, sa mère, tu nous gâtes ! N’est-ce pas les enfants ?

— Ouais, enfin, il faut qu’on t’aime, intervient sa sœur Sandrine. Toute cette route pour bouffer des pinces de crabe !

— Sandrine, arrête de râler, la reprend Monique. Julien nous offre ce délicieux repas et tu trouves le moyen de ne pas être contente.

— Ça y est, c’est de ma faute maintenant ! Ce n’est pas toi qui as dû poser un jour de congé pour venir dans ce bled paumé. En plus, cette odeur de marée, ça me coupe l’appétit.

— C’est le goémon, remarque Gwenaëlle. Au début, ça surprend mais tu verras, on s’y habitue très vite. C’est vrai qu’avec cette canicule, les odeurs sont exacerbées.

Sandrine lance à sa belle-sœur un regard noir :

— Sainte Gwenaëlle a parlé, Alleluia ! T’en n’as pas marre de toujours chercher à être sympa avec tout le monde.

— Enfin, qu’est-ce qui te prend ? se fâche Julien, Tu vas la lâcher, oui ? Elle essaie d’être gentille avec toi, et toi, tu lui envoies un scud !

Sandrine vide son verre d’un trait puis le repose d’un coup sec sur la table avant de répondre, sans quitter sa mère des yeux:

— Il me prend que ça fait quarante-six ans que je vis dans l’ombre de mon frère chéri, qui est l’image même de la perfection. Qu’est-ce qu’il est brillant, ce Julien, il a tellement bien réussi dans la vie, et sa femme, c’est bien simple, c’est une perle. Toujours d’humeur égale, toujours attentionnée envers son prochain. Vous saviez que Gwenaëlle, ça veut dire l’ange blanc, en breton ? Jamais prénom n’a été aussi bien porté ! Et leurs enfants sont si mignons. Moi, je veux bien les prendre chez moi en vacances s’ils veulent. C’est pas comme Sandrine. Si elle avait travaillé, elle aurait eu un bon métier, mais non, madame a choisi d’être comédienne, moyennant quoi elle est enchaîne les petits boulots mal payés pour vivre. Et incapable de garder un mari avec ça. Vous vous rendez compte, elle a eu deux enfants avec deux pères différents et maintenant elle les élève seule. Enfin, elle les élève, c’est un bien grand mot.

Un grand silence s’est installé autour de la table, tel un douzième convive indésirable. Monique ne moufte pas, la tête penchée sur son assiette.

— Tu vois, Maman, lui lance Sandrine en se levant à grand bruit, la prochaine fois, tu vérifieras que ton téléphone est bien raccroché avant de déblatérer sur moi auprès de tes copines après que je t’ai appelée.


Et elle s’en va.




104 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout

Illusions perdues

Dans le cadre du marathon de Paris, je vous propose ce court poème sur la course à pied. Bonne lecture. Je cours pour me vider la tête Pour oublier cette vie de chien. Dès que je chausse mes baskets,

Commentaires


bottom of page