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  • Photo du rédacteurCarolineSulzer

Chagrin d'ado (deuxième partie)

Dernière mise à jour : 14 janv. 2022

Le lendemain matin, Camille descend prendre son petit déjeuner en trainant les pieds. Elle marmonne un « Bonjour » à la cantonade et s’affale sur une chaise en soupirant. Elle trempe un croissant dans son chocolat chaud, le mastique bruyamment, puis boit à même le bol, les deux coudes posés sur la table. Lorsqu’elle a terminé, elle essuie ses lèvres d’un revers de la main, et s’en va, laissant là son bol et son assiette vides et la nappe pleine de miettes et de tâches de chocolat. Arnaud et Julie la regardent s’éloigner, sidérés. Où est passée la petite fille avenante et serviable qu’ils avaient connue jusqu’alors ?


- Reviens-ici tout de suite, tu vas me faire le plaisir de débarrasser ton assiette et de nettoyer ton bazar.


Julie pose doucement sa main sur le bras d’Arnaud :


- Laisse-la. Ça va lui passer, c’est de son âge.

- Peut-être, mais je ne veux pas qu’elle confonde la maison avec un hôtel. Ce n’est pas comme ça que je l’ai élevée.


Camille, restée derrière la porte afin d’écouter leur réaction, esquisse un sourire de victoire.


Refusant d’aller en mer avec son père, elle se cloitre pour le reste de la journée dans sa chambre, les volets fermés, et écoute sa musique à plein volume, obligeant les adultes, au rez de chaussée, à crier pour s’entendre. Julie monte voir sa belle-fille.


- Tu ne veux pas baisser un peu, s’il te plait, je suis fatiguée et je voudrais faire une sieste.

- C’est Muse, ça s’écoute fort !

- Je sais, je les écoute moi aussi, mais là, tu peux peut-être faire une exception ?


Puis, sur un ton qui se veut complice :


- Sans rire, je suis vraiment fatiguée en ce moment, ce bébé me pompe toute mon énergie et…

- C’est bon, pas la peine de me faire un dessin, ça ne m’intéresse pas et en plus ça me dégoute.

- Mais enfin, toi aussi tu as été un bébé dans le ventre de ta mère. Ce n’est pas sale, c’est merveilleux au contraire, c’est le miracle de la vie. Il faudra bien que tu passes par là quand tu deviendras maman toi aussi.

- Eh ben justement, je me marierai pas et j’aurai pas de gosse. Ce que je veux c’est rester toute seule et qu’on me foute la paix.

- Comme tu voudras, mais ça ne t’empêche pas de baisser ta musique s’il te plait. Pour le moment, tu ne vis pas encore toute seule.


Sur ces mots, Julie quitte la pièce calmement, refrénant une furieuse envie de claquer la porte, tandis que Camille s’exécute en soupirant.


Julie retrouve son mari dans le salon, se blottit dans ses bras et lui rapporte leur conversation.


- Je ne sais plus par quel bout la prendre, j’essaie d’être compréhensive, de me mettre à sa place mais ça ne marche pas du tout. Ça va être gai si elle fait la tête pendant toutes les vacances.

- Tu ne crois pas que c’est toi aussi qui prends tout mal, dans ton état ?

- C’est ça, prends sa défense pendant que tu y es !


Julie se dégage de l’étreinte d’Arnaud.


- Non mais je rêve, je suis crevée, je me tape tout le boulot dans cette maison, et en plus tu voudrais que je supporte la mauvaise humeur permanente de ta fille sans broncher ?


Camille, l’oreille collée au parquet de sa chambre, jubile. Elle a réussi à semer la zizanie dans le couple. Elle espère qu’avec un peu de chance, sa belle-mère va avoir un coup de stress et perdre le mioche[CS1] .


Julie, radoucie, s’est rapprochée de son mari :


- Mon chéri, tout ça n’est pas bon pour le bébé, c’est une vraie éponge et si je suis nerveuse, lui aussi. Alors sois gentil, va parler à ta fille si tu veux que ma grossesse se passe dans de bonnes conditions.


Arnaud caresse le ventre prometteur :


- Tout ce que tu veux, mon ange, ton bien être avant tout.


Au-dessus d’eux, Camille lâche un juron et tape rageusement du poing sur le plancher.


Elle reste ensuite bouder dans sa chambre pendant trois jours, ne faisant une brève apparition qu’au moment des repas. Mais son petit jeu ne prend plus et son père et Julie l’ignorent complètement ; ils ne lui posent même plus de questions, lassés d’obtenir des réponses monosyllabiques. Le matin du quatrième jour, il fait grand beau et Camille regarde avec envie les dériveurs dans la baie. Elle réalise qu’elle est en train de gâcher ses propres vacances davantage que celles des adultes.

Affichant une gaité aussi soudaine qu’inhabituelle, elle descend dans la salle à manger, le sourire aux lèvres, et va embrasser son père, puis Julie. Après son petit déjeuner, elle range son bol et son assiette dans le lave-vaisselle et plie sa serviette. Puis elle se tourne vers son père :


- Dis Papa, tu veux pas faire un tour de 420 ce matin ?


Et elle ajoute sur un ton doucereux :


- Comme ça, Julie sera tranquille pour se reposer.


Arnaud, ravi, saute sur l’occasion :


- Super idée, je prépare tout et je te retrouve sur la cale à bateaux dans une demi-heure.


Tandis que Camille se prépare dans sa chambre, Arnaud va chercher les voiles et les gilets de sauvetage dans le garage, suivi de Julie :


- Je vais en profiter pour lui parler du bébé, on sera tranquilles pour discuter entre père et fille.

- Je ne crois pas que ce soit une bonne idée, mon chéri. Elle m’a clairement formulé qu’elle ne voulait pas entendre parler de cet enfant.

- T’inquiète, je vais amener ça en douceur, le roi de la psychologie, c’est moi !


Julie ne répond rien mais sa grimace en dit long.

Une fois sur l’eau, Camille et son père tirent des bords au plus près du vent, lui à la barre, elle au foc. Le bateau gite franchement, Camille doit se mettre au rappel pour l’empêcher de dessaler, gardant sa voile bien bordée pour maintenir l’allure. Arnaud trouve que c’est le moment idéal pour sonder sa fille :


- Alors ma chérie, tu es contente d’avoir bientôt un petit frère ou une petite sœur ?


Camille, surprise, lâche son écoute et manque de tomber à l’eau en arrière. Le bateau est soudain déséquilibré et Arnaud doit donner un violent coup de barre pour le remettre à plat.


- Mais enfin fais attention, tu vas nous faire chavirer !


Camille explose :


- Tu sais quoi, débrouille-toi sans moi !


et elle saute dans la mer. Tout en essayant de nager malgré la combinaison et le gilet de sauvetage qui l’entravent, elle se dit qu’elle déteste déjà cet imposteur qui, même pas encore né, vient s’immiscer entre elle et son père chéri.


Au bout de dix minutes, après avoir manœuvré seul le 420, Arnaud revient à la hauteur de sa fille :


- Ça va pas de me faire un coup pareil ? Remonte tout de suite à bord.


Ils n’échangent pas une parole le temps de rentrer au port, et, une fois sur la terre ferme, Camille part prendre une douche, laissant son père ranger le bateau seul. Lorsque celui-ci rentre à son tour, il la trouve dans la cuisine, devant un bol de thé fumant.


Sans lever les yeux, elle fait glisser un mug devant lui :


- Tiens, je t’ai fait une tasse.

- Merci, c’est gentil, ça te rachète une conduite. Franchement, quelle mouche t’a piquée ? Tu m’as fichu une de ces frousses !


Puis il ajoute :


- Où est Julie ?

- Elle a pris la salle de bains après moi, elle voulait se relaxer dans un bain chaud.


Arnaud vient s’asseoir près de sa fille :


- C’est parfait, cela nous laisse du temps tous les deux.


Il marque une pause, il cherche les mots qu’il faut dire.


- Qu’est-ce qui se passe ma chérie ? J’ai eu tellement peur, tu aurais pu te noyer.

- Pas grave puisque tu vas me remplacer avec le bébé de Julie.

- Mais enfin qu’est ce que c’est que cette idée ? Je ne cherche pas du tout à te remplacer. C’est pour ça que tu es bizarre depuis le début de la semaine ?


Puis, soulevant doucement le menton de sa fille pour la forcer à le regarder :


- De toute façon, j’aurais bien du mal à le faire, car tu es irremplaçable, mon cœur, à tous points de vue.

- Mais alors, pourquoi tu as fait un bébé à Julie ?

- Tout simplement parce que je l’aime et que je veux fonder une famille avec elle, tout comme j’aimais ta maman quand nous avons décidé de t’avoir.

- Pourquoi vous vous êtes quittés si vous vous aimiez tant?

- Ah ça, c’est la vie, tu sais. J’imagine qu’on a chacun nos torts dans cette histoire.


Il se tait un instant, puis enchaîne :


- Mais tu restes la plus belle chose que j’ai faite. Et ce n’est pas parce que j’aimerai ce bébé que je t’aimerai moins[CS3] .


Ils sont interrompus par un grand bruit dans la salle de bains, accompagné d’un cri. Arnaud se précipite au premier étage et trouve sa femme nue, allongée par terre, inconsciente. Il appelle Camille en hurlant. Elle monte l’escalier deux à deux et voit son père en train d’essayer de réanimer Julie. Elle pousse un cri à son tour, tandis qu’il lui lance :

- Vite, appelle le Samu. Elle a dû glisser en sortant de la baignoire et se cogner la tête contre le rebord du lavabo.


Camille compose le 15 depuis son téléphone portable, puis, tandis qu’un opérateur lui demande de patienter, elle descend remettre sous l’évier la fiole d’huile dégrippante qu’elle avait jusque-là gardée dans sa poche.



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